le point de vue du philosophe 1
Il y a mille manières d’habiter le monde mais toutes commencent par une enveloppe première, celle d’un regard aimant. Refuge initial de l’humanité, sans la reconnaissance et l’affection accordées par ceux qui habitent déjà ce monde, nous y restons étrangers. Il ne s’éclaire que si nous y avons été introduits par la lumière de ceux qui nous aiment. Il y a 50 ans, le philosophe allemand Heidegger s’interrogeait sur notre capacité « à bâtir et à habiter dans l’essentiel (1) ». Ceux qui vivent dans nos grands espaces urbains savent combien cette habitation dans l’essentiel est aujourd’hui précaire. L’homme bâtit au cœur même des mégapoles surpeuplées des déserts d’humanité. Le miracle et l’intelligence de SNEHASADAN c’est d’ouvrir par la force du cœur, au sein de l’indifférence qui désertifie nos cités, des « maisons où on est aimé ». Voilà ce qui s’appelle « bâtir dans l’essentiel ».
Avec les expositions en gare, ce que nous proposent les artistes du collectif HYPOTHESE 222 et le documentariste Vincent Lauth, c’est de donner à voir dans les espaces où nous nous croisons sans nous voir la transparence de la « maison d’amour » sans laquelle notre monde est inhabitable. Pleins de mérites, c’est pourtant poétiquement que l’homme habite sur cette terre (2). Les prouesses techniques et autres trésors de prospérité, sur quel sol peuvent-ils déployer leurs effets ? L’espace public n’est pas la maison privée, mais comment pourrions-nous être ensemble si nous ne pouvons bâtir collectivement une maison poétique ? L’enfance, reflet de ce qui nous est le plus cher, promesse et espérance du renouvellement du monde, ne peut éclore sans notre dévotion à sa cause.
(Texte rédigé par Sébastien Camus)
1- Martin Heidegger, Le principe de raison (1962)
2- Friedrich Hölderlin, En bleuité adorable in Douze poèmes, Ed. Orphée, La Différence.
magnifique texte